Le Coeur innombrable (1901), excerpts

(poems typed in and translated literally by Catherine Perry)

 

L’Offrande à la nature

Nature au coeur profond sur qui les cieux reposent,
Nul n’aura comme moi si chaudement aimé
La lumière des jours et la douceur des choses,
L’eau luisante et la terre où la vie a germé.

La forêt, les étangs et les plaines fécondes
Ont plus touché mes yeux que les regards humains.
Je me suis appuyée à la beauté du monde
Et j’ai tenu l’odeur des saisons dans mes mains.

J’ai porté vos soleils ainsi qu’une couronne
Sur mon front plein d’orgueil et de simplicité,
Mes jeux ont égalé les travaux de l’automne
Et j’ai pleuré d’amour aux bras de vos étés.

Je suis venue à vous sans peur et sans prudence
Vous donnant ma raison pour le bien et le mal,
Ayant pour toute joie et toute connaissance
Votre âme impétueuse aux ruses d’animal.

Comme une fleur ouverte où logent des abeilles
Ma vie a répandu des parfums et des chants,
Et mon coeur matineux est comme une corbeille
Qui vous offre du lierre et des rameaux penchants.

Soumise ainsi que l’onde où l’arbre se reflète,
J’ai connu les désirs qui brûlent dans vos soirs
Et qui font naître au coeur des hommes et des bêtes
La belle impatience et le divin vouloir.

Je vous tiens toute vive entre mes bras, Nature!
Ah! faut-il que mes yeux s’emplissent d’ombre un jour,
Et que j’aille au pays sans vent et sans verdure
Que ne visitent pas la lumière et l’amour…

 

Offering to Nature

Deep-hearted Nature, supporting the heavens,
None more than I will have so ardently loved
The light of days and the sweetness of things,
The shimmering water and the nurturing earth.

The woods, ponds, and fertile plains
Have touched my eyes more than human gazes.
I have leaned upon the beauty of the world
And my hands have held the seasons’ fragrances.

I have worn your suns like a crown
On my noble and simple brow,
My games have matched the labors of fall,
And I have wept with love in your summers’ arms.

I have come to you without fear or prudence,
Giving you my reason for good and evil,
Embracing as my only joy and knowledge
Your impetuous soul with animal cunning.

Like an open flower for nesting bees
My life has distilled balms and songs,
And like a basket my morning heart
Offers you ivy and pliant boughs.

Yielding like water reflecting the trees
I have known the burning desires of your nights,
Which arouse in the hearts of men and beasts
Beautiful impatience and divine will.

Nature, my arms enfold you all alive,
Ah! must my eyes fill with darkness some day,
And must I go to the land without wind or color
Where light and love will never meet…

 

Exaltation

Le goût de l’héroïque et du passionnel
Qui flotte autour des corps, des sons, des foules vives,
Touche avec la brûlure et la saveur du sel
Mon coeur tumultueux et mon âme excessive…

Loin des simples travaux et des soucis amers,
J’aspire hardiment la chaude violence
Qui souffle avec le bruit et l’odeur de la mer,
Je suis l’air matinal d’où s’enfuit le silence;

L’aurore qui renaît dans l’éblouissement,
La nature, le bois, les houles de la rue
M’emplissent de leurs cris et de leurs mouvements;
Je suis comme une voile où la brise se rue.

Ah! vivre ainsi les jours qui mènent au tombeau,
Avoir le coeur gonflé comme le fruit qu’on presse
Et qui laisse couler son arome et son eau,
Loger l’espoir fécond et la claire allégresse!

Serrer entre ses bras le monde et ses désirs
Comme un enfant qui tient une bête retorse,
Et qui mordu, saignant, est ivre du plaisir
De sentir contre soi sa chaleur et sa force.

Accoutumer ses yeux, son vouloir et ses mains
A tenter le bonheur que le risque accompagne;
Habiter le sommet des sentiments humains
Où l’air est âpre et vif comme sur la montagne,

Etre ainsi que la lune et le soleil levant
Les hôtes du jour d’or et de la nuit limpide;
Etre le bois touffu qui lutte dans le vent
Et les flots écumeux que l’ouragan dévide!

La joie et la douleur sont de grands compagnons,
Mon âme qui contient leurs battements farouches
Est comme une pelouse où marchent des lions…
J’ai le goût de l’azur et du vent dans la bouche.

Et c’est aussi l’extase et la pleine vigueur
Que de mourir un soir, vivace, inassouvie,
Lorsque le désir est plus large que le coeur
Et le plaisir plus rude et plus fort que la vie…

 

Exaltation

The thrill of heroism and passion
Swirling around bodies, sounds, and lively crowds,
Touches with the savor and sting of salt
My tumultuous heart and vehement soul…

Far from simple labors and bitter cares,
I boldly inhale the heated violence
Blowing with the sounds and smells of the sea,
I follow the morning air from which silence flees;

The birth of every dazzling dawn,
Nature, the woods, and the tides of the streets
Fill me with their cries and motions;
I am like a sail where the wind charges.

May I thus pursue the days leading to the grave,
My exuberant heart, like a pressed fruit,
Releasing its aroma and juice,
May I harbor fertile hope and bright rapture!

May I hold in my arms the world and its desires
Like a child who clasps a cunning beast,
And who, bitten, bleeding, is rapt with pleasure
At feeling its warmth and power against her breast.

May I direct my eyes, will, and hands
To pursue happiness accompanied by risk;
May I dwell on the peak of human passion,
Invigorated by its bitter mountain atmosphere.

May I be like the moon and rising sun,
Hosts of golden days and limpid nights;
May I be the thick wood vying with the wind
And the churning waters that storms unfurl!

Joy and pain are mighty companions,
My soul, containing their wild beat,
Is like a lawn on which lions stride…
My mouth tastes of the azure and wind.

It is ecstasy and full vigor also
To die some night, vibrant, unfulfilled,
When desire is greater than the heart,
Pleasure harsher and mightier than life…

 

L’Empreinte

Je m’appuierai si bien et si fort à la vie,
D’une si rude étreinte et d’un tel serrement
Qu’avant que la douceur du jour me soit ravie
Elle s’échauffera de mon enlacement.

La mer abondamment sur le monde étalée
Gardera dans la route errante de son eau
Le goût de ma douleur qui est âcre et salée
Et sur les jours mouvants roule comme un bateau.

Je laisserai de moi dans le pli des collines
La chaleur de mes yeux qui les ont vu fleurir,
Et la cigale assise aux branches de l’épine
Fera vibrer le cri strident de mon désir.

Dans les champs printaniers la verdure nouvelle
Et le gazon touffu sur le bord des fossés
Sentiront palpiter et fuir comme des ailes
Les ombres de mes mains qui les ont tant pressées.

La nature qui fut ma joie et mon domaine
Respirera dans l’air ma persistante ardeur,
Et sur l’abattement de la tristesse humaine
Je laisserai la forme unique de mon coeur.

 

The Imprint

So vigorously will I lean on life,
So strongly will I hold and embrace it,
That before I lose the sweetness of day
It will be heated from my touch.

The sea abundantly spread over the world
Will carry on the errant road of its waters
The acrid and briny taste of my pain
Rolling like a ship over the moving days.

I will leave of myself in the folds of the hills
The warmth of my eyes which saw them bloom,
And the cicadas alight on thorny branches
Will resonate the shrill cry of my desire.

The budding green in fields touched by spring
And the lush grass on the edge of dikes
Will feel, like wings that flutter and flee,
The shadows of my hands that so often clasped them

Nature, who was my joy and my domain,
Will breathe my lasting fervor in the air,
And upon the gloom of human sorrows
I will stamp the unique shape of my heart.

 

L’Offrande à Pan

Cette tasse de bois, noire comme un pépin,
Où j’ai su, d’une lame insinuante et dure
Sculpter habilement la feuille du raisin
Avec son pli, ses noeuds, sa vrille et sa frisure,

Je la consacre à Pan, en souvenir du jour
Où le berger Damis m’arrachant cette tasse
Après que j’y eus bu vint y boire à son tour
En riant de me voir rougir de son audace.

Ne sachant où trouver l’autel du dieu cornu,
Je laisse mon offrande au creux de cette roche,
— Mais maintenant mon coeur a le goût continu
D’un baiser plus profond, plus durable et plus proche…

 

Offering to Pan

This wooden cup, as black as seed,
Where, with hard, insinuating blade,
I cleverly sculpted the grape leaf
With its folds, knots, tendrils and curls,

I consecrate to Pan, in memory of the day
When the shepherd Damis snatched this cup away
After I had drunk from it, and he drank in turn,
Laughing to see me blush at his daring.

Not knowing where to find the alter of the horned god,
I leave my offering in the cleft of this rock,
— But now my heart has the constant taste
Of a deeper, longer-lasting, closer kiss…

 

L’Image

Pauvre faune qui va mourir
Reflète-moi dans tes prunelles
Et fais danser mon souvenir
Entre les ombres éternelles.

Va, et dis à ces morts pensifs
A qui mes jeux auraient su plaire
Que je rêve d’eux sous les ifs
Où je passe petite et claire.

Tu leur diras l’air de mon front
Et ses bandelettes de laine,
Ma bouche étroite et mes doigts ronds
Qui sentent l’herbe et le troène,

Tu diras mes gestes légers
Qui se déplacent comme l’ombre
Que balancent dans les vergers
Les feuilles vives et sans nombre.

Tu leur diras que j’ai souvent
Les paupières lasses et lentes[,]
Qu’au soir je danse et que le vent
Dérange ma robe traînante.

Tu leur diras que je m’endors
Mes bras nus pliés sous ma tête,
Que ma chair est comme de l’or
Autour des veines violettes.

— Dis-leur comme ils sont doux à voir
Mes cheveux bleus comme des prunes,
Mes pieds pareils à des miroirs
Et mes deux yeux couleur de lune,

Et dis-leur que dans les soirs lourds,
Couchée au bord frais des fontaines,
J’eus le désir de leurs amours
Et j’ai pressé leurs ombres vaines…

 

The Image

Poor faun about to die,
Reflect me in your eyes
And dance with my memory
Among the eternal shades.

Go tell the pensive dead
Whom my games would have pleased,
That I dream of them beneath the pines
Where small and clear I pass.

Tell them of my brow
Wrapped in woolen strips,
Of my narrow mouth and round fingers
Scented with grass and privets.

Tell them of my airy gestures
Moving like shadows
Rocked in gardens
By countless living leaves.

Tell them how my eyelids
Are often sleepy and slow,
How I dance at night while the wind
Ruffles my trailing dress.

Tell them how I sleep,
Arms folded under my head,
How my flesh is as gold
Around my violet veins.

Tell them how sweet to see
Are my plum-purple hair,
My mirror-like feet,
And my moon-colored eyes,

And tell them how in sultry nights,
Lying at the edge of cool fountains,
I felt desire for their love
And clasped their vain shadows…